VLADIMIR. - Tu es difficile à vivre, Gogo.
ESTRAGON. - On ferait mieux de se séparer.
VLADIMIR. - Tu dis toujours ça. Et chaque fois tu reviens.
Silence.
ESTRAGON. - Pour bien faire, il faudrait me tuer, comme l'autre.
VLADIMIR. - Quel autre ? (Un temps.) Quel autre ?
ESTRAGON. - Comme des billions d'autres.
VLADIMIR (sentencieux). - A chacun sa petite croix. (Il soupire.) Pendant le petit pendant et le bref après.
ESTRAGON. - En attendant, essayons de converser sans nous exalter, puisque nous sommes incapables de nous taire.
VLADIMIR. - C'est vrai, nous sommes intarissables.
ESTRAGON. - C'est pour ne pas penser.
VLADIMIR. - Nous avons des excuses.
ESTRAGON. - C'est pour ne pas entendre.
VLADIMIR. - Nous avons nos raisons.
ESTRAGON. - Toutes les voix mortes.
VLADIMIR. - Ça fait un bruit d'ailes.
ESTRAGON. - De feuilles.
VLADIMIR. - De sable.
ESTRAGON. - De feuilles.
Silence.
VLADIMIR. - Elles parlent toutes en même temps.
ESTRAGON. - Chacune à part soi.
Silence.
VLADIMIR. - Plutôt elles chuchotent.
ESTRAGON. - Elles murmurent.
VLADIMIR. - Elles bruissent.
ESTRAGON. - Elles murmurent.
Silence.
VLADIMIR. - Que disent-elles ?
ESTRAGON. - Elles parlent de leur vie.
VLADIMIR. - Il ne leur suffit pas d'avoir vécu.
ESTRAGON. - Il faut qu'elles en parlent.
VLADIMIR. - Il ne leur suffit pas d'être mortes.
ESTRAGON. - Ce n'est pas assez.
Silence.
VLADIMIR. - Ça fait comme un bruit de plumes.
ESTRAGON. - De feuilles.
VLADIMIR. - De cendres.
ESTRAGON. - De feuilles.
Long silence.
VLADIMIR. - Dis quelque chose !
ESTRAGON. - Je cherche.
Long silence.
VLADIMIR (angoissé). - Dis n'importe quoi !
ESTRAGON. - Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
VLADIMIR. - On attend Godot.
ESTRAGON. - C'est vrai.
Samuel Beckett: En attendant Godot